1333. Le même et son double

L’incompétence des traducteurs se reconnaît à la traduction même : le texte original y est toujours méconnaissable. Les éditions bilingues proposent au moins une illusion d’optique (en louchant vers la page de gauche).

Inutile de jouer la comédie du vraisemblable. Les effets de réel sont mieux réussis quand l’écrivain tire du réel ses personnages. Prenons Éric-Pessan par exemple (ou Claro). Dirait-on pas qu’ils vivent ?

Plus criant de vérité que la vérité même.

Le même est l’ennemi du semblable.

Tout grand roman relève du genre policier. Mais là au moins, l’énigme de son agencement reste entière.

Nous aurons beaucoup fait pour disqualifier les romans réalistes d’aujourd’hui et leurs personnages en proie à des problèmes existentiels toujours plus ressemblants aux nôtres, sans comprendre que ce romanesque pour lecteur perroquet ne prétend pas dire autre chose que ce qu’il dit. Nous avons perdu beaucoup de temps et d’énergie à ignorer ce principe. C’est l’histoire d’un homme qui. Rien d’autre.

(Eh, les gars ! J’exige un procès littéraire !)

1332. Journal de Mihail Sebastian

Mon ami Sebastian

Sunt la Paris și încă nu realisez bine evenimentul (…)

Mi se pare într-adevăr că e ceva ireal în această întoarcere care anulează cinci ani de viață.

Jurnal (30 decembrie 1935)

 

 Journal_Mihail SebastianLe 29 mai 1945, alors qu’il se rend à la nouvelle université libre de Bucarest pour y donner sa première conférence de littérature internationale, Mihail Sebastian, 38 ans, écrivain célèbre, dont l’œuvre et la personne se retrouvent en 1934 au cœur d’une polémique littéraire et politique qui enflamme l’intelligentsia roumaine – dramaturge réputé, francophile, élégant, polyglotte, traducteur, esthète lucide transformé par la guerre menée contre les juifs de Roumanie et dans l’Europe entière – est renversé par un camion de l’Armée rouge, venue libérer la capitale.

1907-1945.

De 1935 à 1944, Mihail Sebastian a tenu un journal dans lequel il rend compte, au fil des jours et des humeurs, des propos qui modèlent et précisent le positionnement des écrivains de sa génération dans l’espace littéraire de son époque. Ce journal d’un écrivain roumain n’avait pas vocation à passer les frontières. Tout lecteur français normalement constitué se contrefiche de la littérature roumaine. A far away country of which we know nothing, selon la formule célèbre.

Le Journal de Sebastian a cependant connu une fortune différente, en Roumanie évidemment, en France, modestement ensuite, enfin dans le monde anglophone, aux États-Unis surtout. Ami d’Eliade et de Cioran, de Ionesco et de Blecher, d’Antoine Bibesco et de Nae Ionescu, Sebastian consigne sur cette courte période la montée progressive parmi les intellectuels roumains de l’antisémitisme le plus vulgaire et le plus violent.

Si Eliade et Cioran étaient restés des écrivains roumains, rivés à leur appartenance nationale dominée et excentrique, loin des centres de légitimation de la littérature mondiale, il est certain que le lecteur français n’aurait jamais, sauf curiosité déplacée, entendu parler ni de Cioran, ni d’Eliade, ni de Sebastian. Ou alors, après des décennies de patience et d’incertitude. La Weltliteratur dont parle Goethe s’arrête aux frontières des grandes nations. Si Kafka avait écrit en tchèque, qui le lirait aujourd’hui, se demande Kundera ? Question curieuse, en apparence seulement, pour un écrivain tchèque, car son œuvre acquiert la nationalité française après sa traduction en collaboration avec l’auteur lui-même.

Sebastian est un exemple intéressant de l’attention accordée aux écrivains selon la taille et le poids politique de leur pays d’origine. Doublement intéressant, car l’émergence internationale de Sebastian vérifie et nuance à la fois la thèse défendue par Pascale Casanova dans La République mondiale des lettres, que je résume par l’une de ses formules caviardée : contrairement à ce que prétend l’universalisme, en littérature il y a des étrangers.

Comme Cioran ou Eliade, Sebastian nourrissait l’ambition d’échapper à son destin d’écrivain roumain, mais contrairement à eux, il pensait que l’universalisme de ses œuvres suffirait à les faire reconnaître au-delà des frontières de son pays. En réalité, c’est en qualité d’ami intime d’Eliade et Cioran que son nom apparaît sur la scène internationale au tournant des années 2000 ; mais c’est en qualité de juif roumain des années 30-40 qu’il émerge en tant qu’écrivain de réputation mondiale (toute relative d’ailleurs). Certains universalismes sont plus visibles que d’autres.

Il demeure que les pages du Journal que Sebastian consacre à ses échanges avec les intellectuels roumains constituent un espace d’incubation intéressant à observer. Elles donnent au lecteur français le spectacle vivant, théâtral et dramatique, du moment où s’amplifie et se propage dans toute l’Europe une idéologie meurtrière. La Roumanie n’est pas de ce point de vue un petit pays. Elle est au contraire un espace d’accélération des processus à l’œuvre. À l’origine de sa décision de tenir un journal, le roman de Sebastian publié en 1934, Depuis deux mille ans, propose une vision anticipée de la politique de persécution et d’extermination des populations juives. De son petit pays plusieurs fois absorbé par de grandes puissances, Sebastian a une vision de l’Europe exterminatrice plus lucide que celle du pacifiste Alain ou de la plupart des intellectuels ou romanciers de l’entre-deux-guerres. Sa position excentrée lui permet un regard circulaire libre, donc acéré.

Ce journal est un livre étonnant. Étonnant d’abord parce qu’il restitue la vie concrète d’un écrivain et de son milieu littéraire, ses relations, ses habitudes, ses pensées. Étonnant surtout parce qu’il est un document parallèle à l’histoire et à l’œuvre en train de se faire, la sienne et celle de son époque – et qui la déjoue, et qui la contredit en la recomposant autrement. En rompant le discours littéraire de l’œuvre en train de s’écrire (rendant ainsi sa matérialité inaccessible, lointaine et déjà universelle), les journaux, les mémoires, les documents personnels, les feuilles intempestives, volantes ou arrachées à d’indiscrets carnets, font vaciller la vérité historique en la réinscrivant dans le temps, en lui redonnant son mouvement initial, en la propulsant hors de son cadre didactique.

Étonnant parce que les propos de Mircea Eliade, son ami intime, ceux de nombreux romanciers roumains, intimes tout autant, dont ce pauvre Camil Petrescu, cinglant de bêtise, ou les rares occurrences consacrées à Cioran jettent un soupçon sur l’œuvre entière de ces écrivains,  nous rendant à nous-mêmes plus claire la réticence que nous éprouvions à les lire. Non pas que l’antisémitisme d’Eliade ou de Cioran soit inconnu (méconnu vraisemblablement) des lecteurs, mais sa réactualisation crue dans notre époque exacerbée par la question des pouvoirs de la littérature et de la responsabilité politique en décuple la puissance d’incarnation, même décalée.

Il est certain que ma lecture du Journal de Sebastian est travaillée par des distorsions et des prismes personnels. J’ai lu le livre à sa parution en Français, en 1998, et quelques textes de Sebastian non traduits à l’époque, en vacillant joyeusement entre deux langues, proches malgré tout, y retournant aujourd’hui lentement, péniblement aussi, entre deux langues, mais animé par un élan qui transforme l’œuvre que je relis en œuvre aujourd’hui pleinement littéraire. Sebastian appartient à mes yeux à la Weltliteratur. Qui plus est, il n’a pas eu à quitter sa Roumanie natale. Il lui a suffi de laisser le monde venir à lui, le traverser, dans des langues diverses et originales, subtiles, vulgaires, amicales, haineuses, curieux de leurs ressorts, même les plus détraqués.

Mihail Sebastian est devenu écrivain en se laissant déborder par ses frontières.

Hier soir, à Radio-Vienne, la Quatrième et la Cinquième de Beethoven (Weingartner). Avant-hier soir, de Juan-les-Pins, des fragments de Ma mère l’Oye de Ravel et le finale de la Symphonie Les Adieux de Haydn.

Aujourd’hui, long déjeuner à l’Institut français. (31 octobre 1936)

Kempff et la Philharmonie, ce matin à l’Athénée – trois concertos pour piano et orchestre de Beethoven. (3 novembre 1936)

Admirable soirée radio. De Zurich, un petit concerto pour violoncelle et clavecin. Une sonate d’un classique dont je n’ai pas réussi à retenir le nom (…)

À Radio-Varsovie, Trio pour hautbois, basson et piano de Poulenc. Extraordinaire d’humour et d’inventivité. (4 novembre 1936)

Journal (1935-1944), Mihail Sebastian, traduit du roumain par Alain Paruit, Stock, 1998

(À suivre)

1331. Google ink

J’ai l’impression que Google Inc. nous tient par les Google nuts. Notre référencement a complètement chuté, pas notre désir d’être une référence. Nous voici donc soumis à un espace d’expression publique contrôlé par deux ou trois entreprises conviviales dédiées à l’épanouissement d’une foule pacifiée de likeurs eux-m’aiment dédiés à l’épanouissement d’une liberté d’expression conviviale.

Bonne nouvelle. Blacklistés par des robots, nous aurons une longueur d’avance dans les discussions qui s’annoncent.

(« Des hommes faits de caillebotte, de yaourt et d’eau ! »)

1330. Réel et fiction

En tirant d’un coup sec le tapis du réel dans les décors de la fiction – allez tire –, tu sens comme ta vie change, comme tout devient possible, ton voisin, ta voisine, tu leur casses leur tambour et vlan par terre l’harmonica, bang, crash, sous ton sabot, et surtout tu les baffent pour qu’ils se taisent, c’est pas bientôt fini, et vas-y que je t’en colle une, et s’ils regimbent, tu leur casses leur tirelire, pôv’ gars, n’ont pas un rond dans le cochon, c’est-y pas beau, point d’interrogation, ton voisin tu le nioques, ta voisine tu la niaques, ça lui passera l’envie de se prendre pour la reine des babas au rhum, et tu bâfres et dévores, tu t’en gaves le baba, t’es un loup de fiction, ton désir et ta faim sont inconsolables,  et tu rotes, et tu fumes ton clopo, et tu marques ta vie blanche d’une page noire, t’es le roi du carrefour market, et tu pètes, et tu vas me faire le plaisir de lire ça, c’est très-très bien, et tu re-nioques l’harmonica de ta voisine (gaff’ la tirette), et t’es toujours le roi de la pompe à essence, le caribou du self-service, la fiction, tu crois que ça sert à jouer Bartleby, à te farcir des répliques à trois balles, je would prefer ne pas, t’es un poulet de location ou quoi, la fiction c’est du rayon fraîcheur direct de chez viandes et sodas, voir les articles des critiques à tirette, tout un chaque jour te le dira, c’est pas du would prefer ne pas, qu’est-ce qu’il nous gave çui-là, tu crois que la fiction c’est du ne pas, du ne pas quoi, pas nioquer moches et mioches d’à-côté, pas casser tambour gifler casser l’harmonica, pas dire je suis le roi de la Pompe à essence, ah mon cochon, mais si, eh comment, eh voici, eh voilà, par ici, et par là, t’es le champion des 24 heures caddy, pas monsieur Bartleby, la fiction c’est du bolide à l’heure de pointe, de la fidélité avec carte d’abondance, demande à ton libraire, de l’allume-gaz suédois, de l’After-eight et toute l’échelle des gris, du barbecue automatique, c’est posé, c’est grillé, avec des aplats rouges et puis des rayures noires, c’est de la tripe extase, du sang litre par chariot, du kilomère (et kilou père ?), c’est toute la famille réunie pour la photo de la famille réunie pour la photo, c’est jean par-ci et jean par-là, c’est roulis, c’est roulas, c’est mélisse et mets-la, t’en as plein l’œil de l’exotisme coloscopique encore fumant, tiens, mouche ton naze, t’es plein.

Un bon livre, c’est de la rhétorique qu’on prend pour du réel.