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Le salon de l’outre et du l’ivre

L’Autre de l’Autre, c’est le même

Le problème du livre, c’est le problème, pas le livre. Le problème de la révolution, c’est le retour au point de départ. Pas le problème. À moins d’évaluer la place qu’occupent les livres dans les cervelles d’aujourd’hui, je crois que nous allons tourner en rond sous le regard hilare des enfants.

– Tu aimes les coups, petit mulet !

Trois jours. Novembre. Salon de l’Autre Livre. Paris. Nous y fuîmes. Nous en fuyons encore.

Une évidence s’est imposée à nous, comme l’urinoir devant Marcel Duchamp. L’Autre Livre, c’est le Salon du Livre, mais Autre. L’Autre de l’autre en quelque sorte. On peut s’en assurer en traversant la rue. Alors, on se rend compte que l’autre c’est soi sur le trottoir d’en face. On se regarde, on se fait signe.  – Retourne-toi, petit mulet : ta gauche devient ta droite. Le signe que tu t’adresses est le même inversé. Le singe dans le miroir, c’est toi. En Autre.

Le piège du rebelle, c’est le miroir. Il construit sa révolte en modelant ses pas sur les mouvements d’en face et confond la révolution avec la toupie.

– Comme tu danses bien, petit mulet !

J’étais parti d’un pas de conquérant chargé comme un meunier pour le Salon de l’Autre Livre. – Le même que l’autre, mais différent ! –  Voyons comment. Avant tout, soyons clair. Mon intention est de discréditer une fois pour toutes le Salon de l’Autre Livre. (Et dire que nous y fûmes. Me relèverai-je jamais de cette honte ?)

Prière d’attente

Ô Dieu Tout-Puissant, toi qui créas le Monde et les Livres dans un journal du soir au format commode où ranger notre avenir à un prix modique, fais en sorte que je me réconcilie avec Jean-Birnbaum.

Les chiffres

Nous avons participé au Salon du Livre de Paris en avril 2012 sur le Stand Magnifique de Sa Majesté Les Pays de la Loire (– Rabiboche-toi, petit mulet). Sans frais aucuns. Ni inscription. Ni transport. Ni rien. Le lit et le couvert. Point. Nous avons vendu 6 livres. Bilan net 90 – 30 % au libraire = 63 € sous notre matelas.

Nous avons participé au Salon de L’Autre livre les 15, 16 et 17 novembre 2013 (je m’en souviens comme si c’était hier), le même que l’autre mais différent, l’autre du même étant le même que soi en autre (– Accroche-toi, petit mulet). Frais d’inscription 125 € par voie d’adhésion obligatoire à l’Association militaire de l’Autre Livre, dont l’importance s’en trouve ainsi habilement gonflée. Nous y avons vendu 6 livres (dont deux à nos voisins, deux à des connaissances, deux à un distrait). Soit : 90 – 125 = – 35 € de déficit net, sans compter le sandwich Long bacon XXL au Quick de Montparnasse, à l’heure tardive des retrouvailles avec soi-même. Plus le billet de train et une pochette de coton-tiges pour se laver l’oreille des refrains militants à la guitare sèche.

Publicités gratuites (pause comprise)

Le militant, c’est comme le militaire. En mou.
Adhérer, un idéal de mollusque.

Georges Hyvernaud, citoyen.
C’est con, c’est au Dilettante, en vente à l’autre Salon du Livre.

La rhétorique moins les chiffres

Le problème de la rhétorique, c’est l’âne aux grandes oreilles, pas la rhétorique. (– Tu te prends pour Jumbo, petit mulet ?)

Nous avons eu droit, à peine installés derrière nos tables et chaises, qu’il nous avait fallu porter nous-mêmes dès l’arrivée (les débardeurs étaient en grève et sous-motivés), à un débat transmis par mégawatts sur le livre citoyen, les gros et les petits, Laurel et Hardy, le papier et le numérique, le même et l’autre, toi et moi. Dans ma rangée, aux abords de la place B. 49, mes ricanements trouvèrent un écho immédiat auprès des collègues de droite (désolé, les gars, je vous embarque dans ma querelle).

– Aux larmes, mitoyens ! (De rire.)

Eux et moi étions venus pour vendre des livres, pas pour entendre la messe alternative de révolutionnaires subventionnés par la mairie de Paris et nos droits d’inscription. Pour la toupie, nous avons eu notre compte de promeneurs venus en nombre.

Les chiffres moins la rhétorique

Mes voisins de droite, représentant quatre maisons d’édition, ont vendu en trois jours un peu moins d’une trentaine de livres, dont 2 achetés par moi. Mes voisins de gauche, 8 livres, dont deux à mon crédit. Au-delà, sur la gauche, chez Fondencre, 16 livres vendus. Plus loin, moue dubitative de La Chambre d’échos, sans réponse chiffrée à ma question. Derrière, rangée A, même constat mitigé. – Sans les amis, peu de ventes.

– Tu t’es foutu de moi, petit mulet. On vend aussi peu au Salon de l’Autre Livre qu’à l’Autre Salon du Livre. Aussi peu, mais au prix fort. C’est la différence.

La gruge est claire. Le discours militant prospère sur un non-dit et un défaut de clarté. La publication d’un bilan annuel précis des ventes par éditeurs et des frais engagés aurait le double mérite de mesurer l’efficacité réelle de l’action menée pour et par les petits éditeurs et de consolider la voie à suivre ou à changer, dissuadant ainsi les éditeurs d’y participer. (Nous ne pourrons guère changer les masochistes.) L’entube alors se fait sous les néons. D’autant mieux ajustée que nombre d’éditeurs (faire le compte) sont présents à l’Autre Salon du Livre.

– Sortons de l’impasse, petit mulet.

L’Outre livre

Le problème du livre, ce n’est pas le livre, ni Amazon, où quelques-uns de mes collègues ont un compte ouvert et payant (la liste est longue, en voici un extrait).

Le problème du livre, c’est le lecteur, c’est le libraire, c’est l’éditeur. C’est l’incuriosité, la chaîne du livre, la prolifération du même qui guette la petite édition. Le problème, c’est la mévente. Il s’agissait pour nous de faire la révolution en commençant par vendre des livres. C’était un beau programme : nous avons eu trois jours pour le rater. J’ai lâché sur les stands du même salon deux cents euros pour d’autres livres (bientôt la liste des commissions). Mes confrères me disent en avoir fait autant. Nous nous faisons réciproquement la manche. Mais les lecteurs ? Les curieux promis ? Les névrosés du texte rare ?

Nada. Macache. Bernique. L’éditeur du salon tient à lui seul derrière sa table les rôles du libraire, de l’acheteur et du lecteur. L’Autre lecteur de l’Autre livre, lui, se promène.

Passage des gueules : des belles et des plus moches, des creuses, des plates, des transparentes, des butées, des joviales, des joliment percées, pileuses, rasées, des pavoisantes, des tarées, des sillonnées, des carrément barrées et puis les gueules à manuscrit qui vous présentent leur prose sans un regard pour vos cinq livres. L’Autre livre, c’est la somme des simulateurs réunis en weekend. Plus les frimeurs, les têtes à claques et à chapeaux, les mondains en complet, les gens à traces brunes.

J’ai eu des envies de gniaquer, d’ouvrir des bides, de décalotter des crânes. – Je vous mets quoi à la place ?

À l’Outre livre, heureusement, pour oublier ou compter double, on boit. On rend fluide les conversations. Passé quatre heures après midi, les lecteurs se promènent le godet à la main. Les éditeurs leur donnent la réplique. Du rouge carminatif calibré pour la révulsion ou du pétillant jaune sans grand idéal. Tout le monde boit. Même les livres.

Requête économique

Cher Monsieur Cherbonnier,
J’aimerais connaître les bénéfices de la buvette et les bienfaits de l’alcoolisme sur la lecture.

L’autre même

Les mêmes dispositifs produisent les mêmes effets. Dans tous les salons, les livres rares restent disponibles. Seuls les promeneurs ne sont pas filtrés à l’entrée. De sorte qu’à l’Autre livre, les lecteurs potentiels déambulaient comme à Montmorillon ou à Verrines en Chopine, épuisant le souffle mesuré de leur existence, le temps d’un weekend. Même choisie, la culture massifiée, allers-retours entre les tables et la buvette, produit les foules indiscernables des « non-lecteurs congénitaux » dont parle Mandelstam.

Mon œil se tient face à l’amande
(Un peu bigleux à cause du vin)

Au fond, le salon de l’Autre Livre n’a d’autre raison d’exister que le droit légitime qu’il se donne à l’existence. Convoquer la défense du livre est une illusion ou une escroquerie. En l’absence de résultats chiffrés, les effets bénéfiques sont des chimères, des carmagnoles où même les bobos huppés du Marais viennent danser sur des cadavres qui puent le vin cheap.

Tire-toi, petit mulet !

Mes chiffres le disent : L’autre, c’est le même, le même c’est toi que le crée en acceptant le dispositif. Je te le redis : Tire-toi, petit mulet !

L’autre salon du livre n’est rien d’autre qu’un grande librairie dépendante où les lecteurs, quand ils achètent, achètent le même. La hiérarchie éditoriale se reconstitue ici comme là. Les lecteurs s’arrêtent aux stands des éditeurs les plus connus ou les mieux installés dans la chaîne du livre : Doucey, Motus ? Il faudrait publier les chiffres des ventes pour étayer ou laminer mes intuitions mauvaises.

Les exceptions sont rares dans le dispositif. La position stendhalienne des éditions Cent pages, à la marge et au centre, en vue et à l’écart, leur permet de vendre, ici et là, sans participer à aucune des querelles stériles sur Le Livre. Leur seule affaire : les livres. C’était plaisir, et parfois peine, de voir s’épanouir autour du stand des coulées de graphistes en herbe, livres en mains dans le porte-monnaie, lectrices tout en rondeurs, flottantes malgré les pulls, au milieu desquelles j’aurais aimé réapprendre l’oubli de la natation.

Couler enfin.
Sans subvention.

Le problème du livre, c’est le manque d’espaces disséminés pour des livres choisis, mis en place, vendus, visibles. J’ai participé à une librairie éphémère, à la Halle Saint Pierre, en juin dernier, à Paris, et bientôt en décembre, grâce à l’initiative d’Isabel Gautray, qui dirige par ailleurs les éditions Passage piétons. Le croirez-vous ? Ça marche ! 8 livres vendus, 6 commandés par la librairie de la Halle, sans même un déplacement. 20 % au libraire, 20 % à l’organisatrice, 60 % à l’éditeur.

Le secret de l’avenir, en vérité je vous le livre, passera par la mutualisation et le morcellement des espaces de vente et de découverte. Par la délocalisation loin des centres villes. Par la démultiplication des lieux de rencontre entre gens et non entre livres. Par la rencontre du lecteur, plutôt que de l’auteur. Pour la concentration, s’inscrire sur Amazon. Beaucoup l’ont déjà fait.

– Arrête de singer Amazon et le Salon du Livre, petit mulet !

Un éditeur fait des choix, un lecteur des achats. Un organisateur du salon, homme de bonne volonté, je n’en doute absolument pas, passant devant le stand s’enquiert de notre situation. – Du vélouté, lui dis-je dans un effort poétique. Mais sans personne pour le lapper ! – Au lieu de rigoler, répondit-il tout prose et un peu cinéma, il faut accrocher le regard du chaland qui passe. Crois-en mes trente ans de vente !

– Merde, alors ! Une formation spatiale en commerce littéraire sur barricade urbaine ! C’est ça, la solution. Vas-y accroche – gaffe, gaffe – oeillade-z-y le globe oculaire ! Croque-lui la jambe ! Ne lâche pas prise ! Gravity ! Gravity ! Mets tes lunettes 3D et fonce ! Troue-lui le rond ! Laisse fuser le post-it et le postillon ! Fais-lui l’articulet, mon ange. Agrafe son matricule ! Téléramort ressuscité ! À vous les livres ! À moi les biffetons !

J’ai essayé. J’ai fait de mon pire. C’est encore ce qui se fait de meilleur en littérature. Allons-y. Comme disait Simone Levi-Strauss : On ne naît pas toupie, on le devient. Œillades tous azimuts pour les lecteurs de droite, droit dans les yeux pour les lecteurs de gauche. Envies furonculeuses de les gniaquer au bon endroit, par le milieu aussi, depuis que j’ai commencé à lire le très fort livre de Nathalie Potain que nos nouveaux amis de L’Escarbille ont eu le génie de découvrir en l’an 2000.

Donc. La solution de L’Autre livre, c’est œillades et grillades + vin et refrain révolutionnaire.

Sans oublier les 125 € d’inscription au baquet (place de 60 cm sur 80).

Nous avons ri comme des dromadaires !

Ce fut pourtant un bon moment, à plus d’un titre. Un bon moment, de bons copains. Mieux que sur Pointscommuns.com, j’ai retrouvé des gens de chairs et d’os et de vêtements, rencontrés sur le net, par des livres, visite inattendue ou compagnons de cartons et de blagues.

Chronologie. D’abord, le très élégant Derek Munn venu pousser son cri de Tarzan, sans monter sur les tables ; Anne Monteil-Bauer, dont le livre Ecchymoses parvient avec puissance à faire que la littérature montre la vie à condition que la douleur déborde le témoignage ; Philippe Annocque, contagieux de bonheur, venu dédicacer deux livres, dont un chez le seul éditeur recordman de la faillite à venir ; Pascale Petit, dans et hors le cercle de nos débats ; Nicolas Le Golvan vêtu d’un anorak, négligence passagère, transfuge aimé de nos éditions (Dachau Arbamafra, bientôt repris en poche chez Flammarion), surgi à l’improviste pour nous offrir la bonne nouvelle de son salut par l’écriture ; Laurent Albarracin Laurent, lui-même et en personne, à l’affût de son propre génie ; Anne Vivier La Douce, avec vue sur la vie ; Tristan Félix en coup de vent (désolé et désolement pour la séance de dédicace…)

…Nos voisins et nos bientôt-compères des éditions Antidata et Zinc, Olivier Salaün et Frédéric Moret ; ceux de L’Escarbille, Éloi et Cécile, qui ont repris le travail inauguré par Marie-Hélène Bahain.

…L’étonnant Jean-Paul Andrieux, symbiote des profondeurs du texte, chiromancien des lignes éditoriales, psychanalyste de l’inconscient des catalogues, d’une drôlerie si débonnaire qu’il vous ferait les ongles avec une guillotine.

Nous avons ri comme des dromadaires !

Et des chars d’assaut !

Et des lampadaires !

(Les révolutions sont ainsi moins grises.)

Ce fut un beau salon, nous n’y reviendrons plus

Contacté par Mathilde Roux, dont l’enthousiasme et l’empathie sont une merveille d’intelligence et d’attention, il m’a semblé évident qu’une partie de la solution à nos problèmes existentiels consistait à prendre en compte les formes traditionnelles de la diffusion-distribution et d’y ajouter en les mixant des approches marginales et transversales. Le salon a été le moment de cette révélation. Amalia Diffusion prendra en charge le placement de nos livres dans un avenir très proche.

Merci

Pour comprendre ce qu’est la gniac, il faut avoir vu un clébard jaune, de ferme. Jaune lisier qui lui coule entre les pattes, le poil mal essoré des intempéries de la vie. Un chien jaune rouillé de la chaîne qui lui pioune sur l’encolure. Un de ces clebs qui ont le regard torve de morve de busard, qui ne sont pas assez gros pour effrayer, qui retroussent donc leurs babines sur les canines pour effaroucher le sort. Un clebs qui fait peur à son ombre de mocheté, de médiocrité et d’effroi transcendé en hargne. C’est cela la gniac, une existence à tirer sur une chaîne crottée et à hurler dans le vide dans l’espoir de gniaquer. Mordre, déchiqueter, broyer, gniaquer ; avoir une chair humaine ou animale, à contaminer. Bave de gniac, les yeux fermés sur le chassieux de la carne, dernière volupté de clebs.

La Gniac, Nathalie Potain, L’escarbille, 2000

Bisque et rage. À Rochefort-sur-Loire, au salon de la poésie, le stand est à 15 euros le mètre, on vend davantage, les repas et le vin sont offerts. Et le soleil pour tous est le seul militant.