menu

805.

Une œuvre doit-elle plaire ou déplaire ?

« Longtemps je me suis mouché de bonne heure : puis on m’opéra des végétations. »

Hugo faisait tourner les tables, Scohy fait grincer les dents. Déplaire, c’est aussi faire mouche. Le grand public des divertissements répond généralement par une indifférence sereine à une œuvre qui, faite pour d’autres, ne lui revient pas. Il me semble pour cela intéressant de prendre en compte l’accueil, d’ailleurs très limité, réservé au bric-à-brac de Scohy par la critique professionnelle et celle des pairs. Qu’a-t-on dit de ce livre potache, en apparence – mère de tous les vices d’interprétation ?

Frédéric Beigbeder, auquel a priori le livre ne s’adresse pas, a dit son enthousiasme avec l’exactitude et la désinvolture de circonstance ; Claro, qui aurait pu l’aimer, l’a trouvé mou du gnou au point de le réduire à une vague carte d’anniv’ pour branleurs illettrés. Les autres voix qui ont porté le livre en signalaient surtout la part ludique, lui déniant indirectement une place d’importance : ce livre aimable n’est pas vraiment sérieux ! « Finalement, avoir des références littéraires importe peu », écrit Elisabeth Philippe dans Les Inrockuptibles.

Depuis quand ? Les ressorts littéraires du livre de Scohy (rompre en visière avec le réalisme et les effets de réel omniprésents, même dans les meilleurs livres) sont à peine évoqués ou bien disqualifiés au prétexte d’un braillement trop visible (à l’usage des aveugles).

– Scoooohyhohyhoooo !

Scohy renvoie au contraire dos à dos les deux approches, sérieuse / ludique, pour explorer une voie qui ne serait ni haute, ni basse, ni médiane, mais zigzaguante, l’exploration rompue suffisant au projet. L’omniprésence graphique, dactylogavante, illustre la part exclamative d’un texte qui, par nature, est condamné à l’aphonie ; elle donne ainsi une forme à la voix d’encre de la littérature. Cette agitation criarde du texte, à faune au pied de la lettre, pose un acte littéraire dont l’écart par rapport à la norme est la seule mesure pertinente. Les critères du bon et du mauvais goût sont hors jeu. Il s’agit en ces pages, dont certaines sont tant belles que vives, d’apprendre à « passer de l’âne au coquelicot » (180).

Moins calligrammes que graphes, au sens que lui donnait Hubert Lucot, le livre de Scohy se propose d’embrasser l’art du récit dans sa totalité picturale tout en brouillant la linéarité que le format livresque réintroduit (prenant modèle sur la peinture, Lucot avait disposé son Grand Graphe sur une affiche de 12m2 afin de rompre la linéarité du livre). Si l’œuvre de Beckett a su échapper à la signification, l’abstraction qu’elle impose dans Cap au pire ne réussit pas à s’affranchir de l’espace livre. Orion Scohy reprend l’expérience à nouveaux frais, conserve le livre mais fait éclater sa linéarité en confrontant la lettre au mot, la ligne à l’espace, le son au sens, pour mettre en tension l’écriture, ses représentations et ses matériaux. Écrire, c’est occuper l’espace à coup de traits (« Génie ou pas » disait Stendhal). Le génie du livre, l’anima qui l’habite, tient dans sa prise de risque maximale. Les braillements tarzizanesques sont des mouvements de muleta sous le nez du lecteur, qui suit et voit le rouge du texte au lieu de s’offrir à la langue effilée qui lui transperce le râble.

Orion Scohy, « l’aimable potache », observe le cri de la littérature à la loupe du texte lui-même (21). Le texte du livre en est la loupe et le loupé. Je ne saurais dire si c’est un grand livre, ni même s’il est le préambule à une œuvre révolutionnaire. Je suis surtout surpris par la méprise des lecteurs à l’égard de ce livre ambitieux qui m’a offert de grands moments de lecture et d’appréhension heureuse (les lianes).

Il aurait fallu s’en tenir aux rudiments fonctionnels du langage grand singe pour débutants.(76)

Je le crois.

En Tarzizaniebeau titre plein de sens – met en place un puissant travail de mixage des codes de la culture lettrée et populaire. Tentative de synthèse clignotante, la poésie du texte y est vécue de page en page dans la proximité des écrivains les plus méconnus de la littérature française : Queneau, Perec en tête (Cadiot, Chevillard, pour les contemporains). L’esprit de Vian traverse l’ouvrage de bout en bout, dans une vision parodique du quotidien de la littérature : ce qu’elle est encore capable de faire malgré l’épuisement des formes et des styles. Prenez le temps de siffler

Un grand verre de martinet rouge servi avec sa petite hirondelle de citron (104)

et vous retrouverez le goût de la surprise littéraire. Il est finalement rare qu’une œuvre sache dire la vie sans la singer.

Je trouve aussi très audacieux qu’Orion Scohy accepte de suivre sa pente et qu’il la suive sans frein, au risque toujours gagnant de finir sa course dans les décors. Son livre se prolonge hors l’espace parallélépipédique assigné à la littérature ; il est ouvert sur son inachèvement, ses prolongements possibles, l’imperfection de ses partis-pris. La descente exige une approche confiante du vide qui monte vers soi à la vitesse d’une approximation heureuse. Les hors-pistes de la syntaxe délestent la langue de nos angoisses. Ose et sois. Le calembour dégoûte la langue de ses lenteurs. Les alpinistes de la littérature sont assommants avec leurs sommets, leurs cordes pour se pendre en toute sécurité, leurs mousquetons pour ne pas se rater ! Il ne suffit pas de savoir grimper, encore faut-il sauter. Glisser n’est rien, s’abandonner est tout un art.

Surtout – le livre de Scohy est l’expression rare d’une gentillesse de l’écriture, noblesse sûre d’elle-même, sans pose ni fadeur. L’humour balaie d’un trait foireux l’ironie froide de la littérature marbrée pour moraliste poseur en écrivain absent (on croyait rencontrer un homme, on rencontre une maxime, parfois un maxillaire.) Scohy a choisi d’être un Grand Iceberg, en forme d’Ours, dansant au milieu de la piste surchauffée. Pas besoin de vitriol, l’eau glacée lui suffit. Ses livres sont des espaces de jeux et d’ajustements, de glissadesploufs. J’ai été saisi et réveillé par la capacité du livre de Scohy à trancher sans blesser, à imposer un ton que chaque lecteur puisse déjouer, prendre à revers, toujours libre à l’égard d’un texte sans vérité stable sur la littérature.

Le calembour a ses élégances et ses discrétions (voir celui de la page 65.) Le style marmoréen vous retombe un jour ou l’autre sur le pied. Zani à clochettes, l’écrivain Orion Scohy est le grand maître du bide parfait ; sa littérature, un art du « provisoire et [du] compromis »  « voué à l’éternuité ».

Trouvé dans une poubelle du papier et des crayons. Je m’essaie. L’écriture comme voix de garage ? (161)

Au moins pour un temps.