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321.

Grandes orientations de la littérature française
(chez les petits éditeurs indépendants)

L’intérêt d’une classification, c’est d’y échapper (une fois de plus).

 

3. ENTRISME POÉTIQUE

 

J’invite en préambule les cinq cents lecteurs réguliers de poésie à se constituer en phalanstère fondé sur les valeurs du respect mutuel et de la réciprocité des
ventes (bis).

Deafinition

La poésie est sourde aux définitions et plus personne n’entend sa voix.

Aux abords de l’an 2000, dans l’un des Cahiers grecs publiés par la Librairie hellénique Desmos (Paris 14e), Michel Volkovitch, poète et traducteur,
dénombrait quelques centaines de lecteurs de poésie en France. Je crois qu’il faut refaire nos comptes. L’absence de lecteurs semble être la condition d’existence du poème aujourd’hui.

Désaffectée, la poésie parvient pourtant à maintenir un espace de polygraphie tactile et de dissémination où perdurent les recherches, les innovations, les
impasses, les tentatives nouvelles, les tâtonnements :


L’ombre ricoche sur ma paume pour s’ébouriffer : sœurs gigognes en clair-obscur.

(Claire Le Cam, Raccommoder me tourmente, éditions isabelle sauvage, 2008, p. 29).

Si le hasard et la rêverie ont produit la première partie du vers, la seconde est frappée d’une intensité qui tient à la double présence d’une abstraction
et d’une figure pour la porter,
très proche de la situation de la poésie aujourd’hui. Le clair-obscur du poème tire sa dimension poétique de son contact gigogne avec le langage – poupées
russes des mots, emboîtement des sens, texture.

– OK, Doc ?

Le roman semble avoir déserté pour un long temps encore ces voies d’accès à une écriture du renouvellement, d’où son succès. Les bons
petits romans grammaticaux
(« Ça le reprend ! ») qui examinent à satiété les entrailles de la Vénus de Milo (psychologie, vues sur le monde ou rappel d’une histoire
exterminatrice) seront tôt ou tard voués à l’allumette d’un pyromane en manque d’éclat (de mots, d’opus, de voix).


En vérité je vous le dis, la poésie peut ranimer et nourrir de ses approches hybrides, échappant à la linéarité narrative, le romanesque anatomique en vigueur actuellement, où le poids de la
référence et de l’illusion réaliste (le poumon, le cœur, la rate) impose à la langue un registre purement véhiculaire : transporter le lecteur d’un point à un autre, psychologie géographie,
au hasard d’aventures empruntées à l’histoire ou à l’existence humaine. Disparaît le travail fondamental sur la langue (figure et flux) en tant que matériau littéraire (non exclusif évidemment) +
expérience humaine de la lecture.

La littérature romanesque se transforme à ce rythme en espace de thérapie collective : notre émotivité s’y épanche (la rafle du vel d’hiv’ vue par Tatiana de Rosnay, le
désir par Emmanuelle Pol), sans que notre connaissance du monde en soit augmentée, moins encore nos émotions, ni nos expériences de lecture. La cure en plus n’avance guère même avec des romans de
meilleure facture. Sa forte capacité référentielle, comme pour la photographie la suggestion d’une réalité immédiate, fait oublier la dimension scripturale de l’entreprise romanesque.

La lecture récente de Guillaume Lebrun, Quelque chose de l’ordre de l’espèce, dans la nouvelle collection extraction
(2011) dirigée par Chloé Delaume aux éditions joca seria, me confirme l’impression grandissante depuis un certain temps qu’une solution palliative pour le
mourant est possible, si tant est qu’il faille le sauver : 

Mon avenir pue la classe moyenne.
Je sens déjà des cancers topiques
riboter tranquille au fond de mes entrailles.

La quatrième de couv’ présente l’œuvre comme « autofiction mythomane ou autofiction tout court ». Le parti pris narratif, perceptible dès la page
d’ouverture, replie un genre sur l’autre, le poème sur le roman. Les images fortes, sans linéarité immédiate, au moins dans la première partie, animent d’une puissance poétique ce livre
romanesque au point que la question du genre fait surface au cœur du livre. Poème / roman – ce « premier ouvrage » refuse d’être assigné à résidence / de devoir décliner son identité.
Trans-genre, il est à la fois récit et matière : image du monde et monde d’images, représentation et présence pure, retour à l’espèce au-delà du partage des genres. Un poème
est un roman comme tout le monde.

Il est possible que ce que nous appelons roman gagnerait à être plus justement dénommé fiction sur le mode américain = description + récit. Le mot
littérature (romanesque ou non) pourrait être réservé à un ouvrage qui fait de la langue sa priorité, son essence – le moteur de son avancée.

Car le livre de Guillaume Lebrun est tout aussi bien roman que poème selon les classifications ordinaires. Il est plus certainement littérature, brouillant l’espace
blanc de la représentation sans toujours l’abolir. – Peinture.

– J’allais parler de poésie. Mes vieilles lunes m’emportent comme une marée, se dit le petit éditeur.

Roger Rabiniaux avait tenté, dès 1951, in L’honneur de Pédonzigue – sous-titré épopée, réédition Cent pages, 2001 (bis) – de
poétiser le roman
comme d’autres auraient colonisé des espaces riches en ressources naturelles (Cendrars, Bessette, Vian). Guillaume Lebrun à son tour romanise la
poésie
(Queneau, Perec), dans un mouvement complémentaire de missionnaire venu vendre la Poésie aux adorateurs du Veau d’Or (man).

Voyez le rayon povouèmes si vous l’avez vague-humide. « Viens, c’est par ici qu’on s’ouème »  d’Orticule Macrobide. « Sur ton clou, mon beau numide » de Princesse Oélyctème…. « Par le Tendre, on fait la Vide » de Jean-Paul
Magrossecrème…Et de Julot Cendrebide. « À tous les vents, l’amour sème », lyrique, épique et torride… Est-ce pas du beau, Médème ce qu’ici je vous dévide ?…

(L’honneur de Pédonzigue, Cent pages, 2001, p.35-36)

– C’est carrément illisible !

Pas bégueule, la poésie d’aujourd’hui tire à elle les ficelles narratives sans renoncer à se ressaisir dans une écriture où s’absente l’expérience du
monde
. J’aime pour cela le dernier roman de Jean-Luc Sarré, Autoportrait du père absent (Le Bruit du temps, 2010), qui pourrait être un paradigme du
genre :

Tôt le matin la fauvette
– on la devine déjà, c’est sa place
sur la branche de l’acacia
elle chante, elle appelle la benne
qui ne tarde pas à venir
broyer nos ordures de la veille – (p. 9)

Si la narrativité romanesque trouve sa place dans cet enchantement initial, la fauvette sortie tôt le matin redevient fauvette langue, langage
fauvette
 au détour d’une l’assonance : déjà /
l’acacia accomplit ce
repositionnement.

Le roman contemporain, s’il voulait (moi / je) me faire plaisir, s’affranchirait de ses jérémiades narratives (description / récit). Il en a la
matière + une tradition aujourd’hui oubliée / ressuscitée :

– Ouvrons d’abord cette nuit la valise blanche du représentant d’Amour !…
Fanfreluches.
Gerbes de lis. Diadèmes et couronnes d’églantines blanches ou d’oranger.
Aumônières de quêteuses pour les demoiselles d’honneur.
Une boutonnière fleurie pour le marié…
– Fermons la valise blanche !


(Maurice Fourré, La  Marraine du sel (1955), L’arbre vengeur, 2010, p. 61)


Sans doute le souci de l’écriture dans la poésie se fait-il au détriment de la construction d’un univers. Mais rien ne nous empêche d’espérer la venue d’un nouvel Homère, nouveau
Kazantzakis, nouveau Browning, Whitman, faiseurs d’épopées. Je trouve surtout que la question de l’univers dépend aussi de notre capacité à nous absorber dans un
mot, une ligne, une page, en un mot – à lire la poésie. Combien d’univers romanesques ne sont en réalité que des espaces de transit d’une page de couverture à l’autre ?


Le dernier roman de Burgess est en vers – repentir in extremis d’un romancier polygraphe (Byrne, 1993).

 

Point pour le moment. Le prochain post de la série présentera toute la musique que j’aime, comme a dit le poète, par éditeur ou par auteur.