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1352. Je m’appelle Ferdinand !

Tout est a moi, dit la poussière, Arthur Bernard, Champ Vallon (paru fin août 2016)

L’homonyme était presque parfait – une aubaine.

En tirant les ficelles et les fils d’une histoire qui se dévide sur près de deux cent trente-cinq pages, Arthur Bernard s’offre une entrée dans l’art-roman par le truchement d’un homonyme, un presque-double, le personnage d’une histoire vraie : lui-même en autre, en assassin manqué, d’un crime inachevé, du nom d’Arthur Ferdinand – Bernard, on s’en doutait. Arthur Ferdinand Bernard est un bagnard gracié, matricule 18640 : son crime et son châtiment sont attestés. La preuve est faite par l’archive. Mais a-t-il véritablement existé ? Quelle fut sa vie ? Que valent les quelques traces qu’Arthur Bernard a collectées ? C’est là l’enjeu de ce nouveau roman d’Arthur Bernard – on l’attendait, vous le savez, comme on attend ceux qui suivront – dont le héros l’est avant tout d’un art-roman qui interroge les signes laissés sur le papier et rend hommage, signe de la tête et refrain narratif, à Godard, à Rimbaud, à Céline, à Homère – celui qui vous apprend comment parler aux morts.

 

Dans ce roman où derrière je se tient un autre je, il s’agit moins pour l’écrivain narrant – Arthur, Arthur & Ferdinand – de chercher à passer à la postérité sous un double ou un tiers nom, fraternité des homonymes, que de laisser une trace à la manière de tout le monde et de Personne. Chaque homme sera sauvé, le bagnard du roman, l’écrivain écrivant son histoire, le lecteur la lisant et jusqu’à l’exemplaire relié de l’Odyssée qui parle aux délaissés, aux déclassés, aux échoués, gens ordinaires, moins ordinaires de l’avoir lu. Dans l’avenir, c’est à chacun de nous qu’il reviendra de faire parler les choses muettes qui organisent le monde des vivants et, grâce aux livres, permet d’embrasser l’âme des morts.

Tout est à moi, dit la poussière, titre admirable du livre dont la fin donne la source, n’aura de cesse d’illustrer par l’exemple romanesque le principe fondateur de l’art-roman selon Arthur Bernard : – la reliure. Relier le réel et la fiction, les existences nonymes et anonymes, les siècles passés et le présent instantané, le moi et le soi, les morts et les vivants, l’espace et le temps, le détail et l’ensemble, le livre et son contenu, pour remettre de l’intelligence sensible dans l’univers – qu’on sente le poids, parfois léger, des existences. Icare, I care. S’appuyer sur un vide.

« Aux yeux de certaines gens, la reliure est un métier de mince importance qui mérite à peine de fixer l’attention des esprits sérieux. » (p. 137)

Cet art-roman de la reliure, si j’ose dire et je l’ose, sauve l’homme de la filouterie humaine. Chaque homme devient un personnage, un homme aux mille ruses, dans ce roman d’Arthur Bernard où l’art n’aurait pas d’autre but que de relier les vivants en sursis aux morts que nous serons. Depuis Ernest Ernest on le savait. On l’apprend à nouveau. De fil en aiguille, d’une page tournée à l’autre découverte, l’écrivain est d’abord un relieur ; le relieur, un lecteur et le lecteur, un héros en puissance que sa propre mort oblige à se bricoler avec les moyens du bord, bouts de carton, colle et ciseaux – et parfois un imaginaire –, une transcendance.

Quand la vie ordinaire côtoie le mythe, l’écrivain se fait poète anthropologue et conduit son lecteur à l’aventure dans une histoire de forçat rédimé, un homme perdu et racheté par la reliure et l’amitié, dans un espace binaire, où les doubles abondent, s’opposent et se croisent, en quête d’une unité possible avec soi-même, d’une place possible dans les deux grands royaumes de l’Univers. La première partie du roman, nourrie par les archives (ce sont les rats qui font l’histoire), retrace la vie médiocre d’un filou de quartier, mal aimé, mal éduqué, dans le Paris du 14e,  rue Daguerre, puis s’arrête net. Que dire de plus quand le réel s’arrête ? À quel vide s’appuyer ? Délaissant la breloque narrative héritée d’un XIXe féru d’effets de manches romanesques, Arthur Bernard joue son va-tout et transforme son personnage en héros légendaire – mythe poétique pour les siècles des siècles  : il atteindra la grâce en reliant et lisant l’Odyssée au point de faire de cette lecture la trame imaginaire d’une vie qu’on pourrait croire réelle. Il est Ulysse, il est Personne, il est Icare. Au-delà de son obsession pour la reliure, nous ne saurons pas grand chose d’Arthur Ferdinand, le héros bagnard, filou raté, relieur achevé, sinon qu’il eut des déboires au sortir de l’enfance et, sur le tard, un livre et un ami. Deux grands. « Je sais que tu sais, car tu possèdes le don du commerce avec les morts comme l’exactitude de l’amitié.» Tout l’art-roman consiste à « raccourcir le temps, les péripéties du récit en les ramassant, il eut vingt ans de bagne. » Time passes, écrit sans transition Virginia Woolf à propos d’une histoire de phare, autre histoire maritime.

Chacun comprendra le mythe du bagnard relieur comme il voudra. L’intérêt du livre est ailleurs. C’est le moment d’anticiper. J’y arrive.

Dans ce roman de l’art-roman d’Arthur Bernard – Je m’appelle Louis-Ferdinand ! –, je trouve admirable surtout l’art du relieur (je me répète, je me redis, je ratiocine), de l’écrivain qui lit et qui relie les œuvres entres elles, les siennes et celles des autres, depuis une trentaine d’années, d’un livre à l’autre, et l’admire pour cela, incarnant dans son écriture de plus en plus singulière et syncopée – un imaginaire rythmique !

Dans le prolongement des deux derniers livres, Ernest Ernest (aux éditions Cent pages) et Gaby et son maître (chez Champ vallon), Tout est à moi, dit la poussière met en tension la syntaxe et le récit, l’agencement matériel du langage et la part imaginaire qui en raconte les péripéties. Ce n’est plus tant le choix des anecdotes qui importe que la manière de faire résonner et vibrer dans le texte – tendu, délié – les motifs familiers des amateurs d’Arthur Bernard : l’amitié, la mort, l’écriture, l’admiration, la trace, les doubles, sans oublier l’alliance avec le lecteur. D’une page à l’autre, d’une phrase à la suivante, le lecteur est tour à tour pressé par la syntaxe qui lui disloque le crâne et ralentit son rythme cardiaque, puis transporté par des phrases aériennes, lecteur marchant dans les nuages – qui l’arrachent d’un mouvement net à la pesanteur du récit terrestre.

Prenez le début, emberlificoté par un certain côté et, çà et là, des bribes comme une mitraillette, des accélérations, des éclats, des resserrements, des bouchons – on peine à avancer puis la phrase s’ouvre, le texte se dilate, l’image se déploie. Ainsi des petits camarades se prénommant l’un l’autre d’un même nom. « Parce qu’il était Babet et que j’étais Babet. » On connaît le modèle, la chanson n’en est que plus belle. L’un des deux meurt noyé dans sa voiture. Accélération du récit. Il a soixante ans. C’est un drame. En réalité, ce n’est rien sans les mots qui disent la mélancolie de la perte. Les voici :

« Et moi Babet restant, ou moitié de, j’en aime encore moins les étangs (et la carpe idem), leur vert stagnant, la crème sale des bords qui crève en bulles, bruits de succions obscènes, les abcès autour des herbes, insectes y pullulant, éternels moucherons, immortels éphémères, les bois pourris flottants. »

C’est du Rimbaud, c’est  du Brel. C’est à la page 12. Et cela se poursuit jusqu’à la FIN.

« Voilà. On y est. » Carpe idem & Carpe diem.

(Puis au-delà : Bonus !)


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