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La parution de la troisième édition du livre de Raymond Cousse,  À bas la critique !, dans une mise en page pensée à nouveaux frais par les éditions Cent pages, m’offre le prétexte d’une relecture de l’édition parue en 2003, en attendant de découvrir la plus récente. Que reste-t-il de Raymond Cousse, au nom tout en saccades, aux yeux de la Critique et des critiques ? me dis-je, ouvrant le livre par le milieu sur sa réponse cinglée à Rinaldi commentant Bove, en 1983 – extrait de l’article rappelé en exergue – « L’oubli où sombrent certains auteurs
n’est pas toujours inexplicable » :

« Ainsi, Angelo Rinaldi, avez-vous décidé d’empuantir la réédition d’Emmanuel Bove de votre haleine fétide et corse. À l’origine, l’article devait être laissé à je ne sais quel autre esclave salarié de votre support publicitaire. Si les livres étaient tombés à plat, vous n’aviez aucune possibilité de vous faire mousser à travers eux et n’en auriez par conséquent touché mot. Inversement, une presse unanimement favorable ouvrait un créneau à votre postillonnage de bile hebdomadaire. Il y avait là une occasion à profiter sans délai. Votre petitesse généralisée et les mignardises d’écriture qui en résultent vous condamnent à occuper le terrain en permanence. C’est depuis toujours votre seule chance de vous singulariser. Croyez bien que je compatis aux affres de ce positionnement perpétuel. Ce n’est pas rien de se vouloir à soi seul le Napoléon de la talonnette et du subjonctif. Du nerf, petit, vous arriverez. Songez à votre grand ancêtre. »

Cette longue citation donnera peut-être le goût d’un détour estival par Raymond Cousse, dont c’est le meilleur livre. Elle vise aussi à revenir à une évidence : les deux postures critiques, de Rinaldi et de Cousse, procèdent de la même mauvaise foi, celle de l’autorité et de sa contestation, l’une et l’autre avançant par arguments identiques (le filtre du temps, la faveur du public, l’incompétence des goûts adverses, les effets de miroir). L’introduction que donne Cousse aux différentes Apostrophes rassemblées dans ce volume, dont la plus célèbre à Pivot, insiste sur la nécessité pour lui de se « situer par rapport à l’actuel dépotoir des lettres ». Dans ce
grand espace borné, l’activité critique viserait à remplacer la défense armée de son territoire et de ses totems par la guerre ritualisée des goûts et l’abattage non moins ritualisé des critiques et des écrivains qui l’occupent.

Que l’on choisisse les armes mouchetées de la rhétorique ou de la dialectique ne change pas grand-chose au résultat. Il existe des génies méconnus comme il existe des mondes inconnus. Le contraire est tout aussi invérifiable. Du défaut de preuves naissent les querelles interminables et les cultes fastidieux, qui se passent très bien de preuves. Quel lecteur informé est aujourd’hui en mesure de certifier autrement que par mauvaise foi (la seule qui vaille !) que Gracq sera lisible dans trente ans ? Qu’il l’est encore ? Je ne crois plus beaucoup à la valeur littéraire des œuvres. Encore un peu à la morale qu’elles défendent ou combattent.

Dans l’écriture de Cousse, l’absence d’humour laisse entendre une douleur pétrifiée ; le pamphlet est serré, rien n’y respire, ni même la haine, absente, de l’autre ou de soi. L’écriture avance dans la perspective tracée du cercueil final, sous les hoquets des lecteurs.

Je suis curieux, à dix ans et trente ans d’intervalle, des commentaires que les critiques feront, selon leur position dans l’espace littéraire, de leur nouvelle lecture du livre de Raymond Cousse, à la suite d’Éric Dussert, en 1999, dans une page du Matricule des anges, à laquelle on accédera d’un clic ici, tandis que je poursuis ma lecture bis.