menu

596.

Indépendante ou libre ?


Le plaidoyer pour la librairie indépendante signé le 4 janvier dans les colonnes du  Monde par les libraires du collectif Librest est légitime et juste. Les librairies de l’Est parisien font un travail exemplaire de défrichement et de conseil auprès d’un lectorat conquis
ou à conquérir. Je les salue chaleureusement.

 

Mes activités d’édition m’obligent cependant à nuancer le propos trop souvent idéalisé sur la librairie dite indépendante. Les livres, comme les religions,
supportent mal les approches massives. Par choix, j’ai décidé d’éditer des premiers livres d’auteurs et des tonalités dissidentes. Ces livres nécessitent un véritable conseil en librairie. Faute
d’un distributeur que mon activité ne me permet pas encore, je suis personnellement confronté, au cours de mes démarches, à l’incompréhension de ces libraires dits indépendants que nos ouvrages
indiffèrent ou déroutent. Il est en effet économiquement plus simple, dans la majorité des librairies indépendantes, de vendre des livres faits pour rencontrer la faveur immédiate du
public.

 

Si je comprends l’urgence dans laquelle nombre de libraires se trouvent, je ne peux oublier le fait que cette logique marchande les a progressivement conduits à
négliger les œuvres originales qui se fabriquent lentement dans les marges éditoriales. Ces livres connaissent aujourd’hui le sort réservé à la poésie. Du coup, les fonds des librairies
s’appauvrissent, et seules les nouveautés, que les distributeurs envoient sans répit au gré de l’« office » plus ou moins choisi, se retrouvent sur leurs tables et dans leurs rayons.
S’il existe de nombreux libraires indépendants, il en existe peu de véritablement libres. L’économie actuelle du livre, souvent oubliée dans les débats, est construite de telle
façon qu’elle privilégie le flux au détriment des choix. Les libraires indépendants en sont réduits à appliquer, paradoxe saisissant, la logique des mastodontes de la vente en ligne. La situation
des librairies anglaises n’est pas ce à quoi nous avons échappé, mais la direction dans laquelle nous allons. 

 

La complaisance à l’égard de la fameuse « chaîne du livre » est en grande partie responsable de cette situation. Je rappelle au passage que cette dernière
consiste aujourd’hui, pour les gros éditeurs (distributeurs souvent), à inonder les librairies de nouveautés toujours renouvelées afin d’alimenter leurs caisses, condamnant les libraires, qui s’y
soumettent par nécessité, à vendre des livres qu’ils n’ont pas eu le temps de lire. Les bloggeurs assurent désormais ce travail critique tandis que les critiques en place ignorent jusqu’au nom de
Tarabuste, L’Arbre vengeur, Quidam, Argol, et pensent encore qu’Actes Sud est un petit éditeur. Par le jeu des offices et des retours ouverts, le libraire est devenu le trésorier des plus
gros éditeurs distributeurs
. Le livre sert de prétexte à la transaction. La gestion toujours plus lourde de nouveautés hâtivement fabriquées par cette logique financière force les
libraires à passer le plus clair de leur temps, selon l’enquête menée par la sociologue Frédérique Leblanc, à des travaux de manutention (Être libraire, Editions Lieux dits, 2011, p.
63).

 

Tandis que quelques libraires défendent à juste titre la « bibliodiversité », la chaîne du livre transforme la plupart des librairies indépendantes en
succursales des éditeurs distributeurs qui se partagent le gros du marché. Démarcheur par nécessité et lecteur de surcroît, je vais souvent à la rencontre de ces libraires dits indépendants, et
je découvre d’une ville à l’autre les mêmes éditeurs sur les mêmes tables, les mêmes livres et les mêmes post-it appelant à lire le dernier opus des mêmes auteurs déjà signalés par les mêmes
médias en vue. Les exceptions, rares et précieuses, renforcent la règle. La seule librairie libre du Mans, L’Herbe entre les dalles, qui proposait de
véritables choix, doit aujourd’hui fermer boutique. Le Cénomane, éditeur audacieux rarement présent dans les librairies dites indépendantes, n’est guère mieux loti après trente ans
d’existence.

 

De sorte qu’il est de plus en plus difficile dans un contexte aussi tendu de trouver dans une ville moyenne de province cette librairie de conseil et de
découverte
qui rend indispensable le métier de libraire, appelé à devenir, j’en suis persuadé, un art de la dissidence.

 

Je crois qu’il est urgent de considérer à nouveaux frais, honnêtement et sans fausse querelle, l’économie de la distribution du livre afin de reconstruire, à
égalité avec tous les amateurs et professionnels intéressés par son existence, une relation au livre qui soit fondée sur les choix de libraires libres, quitte à accepter
d’abandonner les flots de livres à péremption rapide aujourd’hui sur leurs tables et bientôt sur tablettes, aux tuyauteries puissantes des librairies en ligne. Les appels au
« clic citoyen » ne suffiront pas.

 

Les libraires ont intérêt à délaisser les cartons pour revenir aux livres.

 

(Ce qu’il y a dedans.)