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1217.

Notre époque de nabots se cherche un Don Quichotte.

(Elle va finir par le trouver.)

Je viens de recevoir le journal Hippocampe – beau journal, là n’est pas la question. Contrairement à mon habitude de ne pas donner suite aux demandes de SP, j’avais envoyé un Brodsky à Thierry Gillybœuf qui désirait en parler à l’occasion du lancement estival d’une chronique consacrée à la poésie. Va donc pour un Brodsky. (Il se vend bien merci.) Va donc pour une chronique estivale. (Il se vendra mieux.)

Je reçois le journal gracieusement (il se vend bien aussi) et je lis la chronique.

Un bras, deux bras. Au troisième c’est l’accroc. Nique ta chro- !

Mon pied n’a fait qu’un tour : botter le cul de l’hippocampe, lui foutre au cul sa propre feuille de chou, qu’en se torchant un feu au cul l’éclaire !

C’est pas croyable, ce ton de bénitier chez les critiques, les écrivains, les traducteurs, les recenseurs, les intellos précarisés par le désir de distiller l’intelligence après l’avoir désincarnée. Les types te disent qu’ils veulent ton livre, qu’ils veulent écrire un truc pour en parler. Un truc perso. Un truc qu’ils ont à dire. C’est une idée. Une excellente idée. On les sent motivés. Vas-y, fais-toi plaisir, écris de l’inédit et compose ta chronique en poète.

Mais là, mon pied à nouveau part dans l’hypocul de l’hippocampe, et zou la planche molle escortée par elle-même finit au barbecue. Rends-toi utile, noir hippocampe !

– De quoi s’agit-il donc, qui vous agite ainsi ?

De quoi ? De ça. D’une part, Brodsky se trouve coincé entre deux poètes tartignoles qui prennent la poésie pour du taffetas et brodent à mêmele saint suaire de leur niaiserie :

Le croc est mon sommeil
Le piège mon étincelle
Je danse sur le repli du monde

(Je danse sur le repli du monde : faut-il être nabot ! Personne ne t’oblige à répandre l’urine de ton âme. Dis pardon à Brodsky !)

Puis neuneu 2 lui donne et le répons et le surplis :

Je cherche dans mon enfer
la guitare triste de la ténèbre
cette haute chasuble verte
l’immobilité qui vient par nappes
l’abeille du sommeil le feutre et la clarté

(La guitare triste de la ténèbre ! Ces gens écrivent comme si Maurice Carême n’avait jamais commis ses crèmes solaires.)

Pour faire passer l’hostie, Gillybœuf verse dans l’oreille gauche du lecteur « le silence qui protège le poème » et, dans l’oreille droite, « la fragilité de l’homme (…) son lien hypnotique avec l’éternité ».

Et te voilà payé en monnaie d’hippocampe, lecteur, grosse commission bénite.

En amont, les deux poètes sacerdotaux ; en aval, une énième anthologie d’Attila József, au Temps des Cerises, histoire de célébrer la petite édition militante, Le Mendiant et la beauté, les cerises et le cerisier, rosa et rosae (je vous fiche mon billet que le titre est de l’éditeur). Il y a des gens très bien qui lisent deux livres de poésie par an, ne les décourageons pas. La revue Hippoppocamcampe leur est destinée. Au passage Gillybœuf, hyper à son affaire, signale aux ignorants déconnectés qu’il s’agit « du grand poète hongrois », qu’il surnomme ensuite dans un envol hippique « le pur-sang rimbaldien de la poésie européenne ». (Mets les gaz, Pégase : Il n’y en a pas d’autre !)

D’autre part, quel sens donner à une recension aussi sommaire ? S’il s’agit de signaler les nouveautés, Le Matricule des ânes (où trotte aussi Gillybœuf) a trouvé la recette : il donne en première page la liste des publications, au lecteur de faire ses commissions. S’il s’agit de faire la réclame, une pleine page me semblerait requise (voir plus loin). S’il s’agit de proposer un regard inédit, voire inouï, un regard au minimum est nécessaire, de l’inouï et une plume inédite. S’agissait-il de résumer des livres sur trois colonnes pour un lecteur qui en plus les achèterait ? C’est raté. Je n’achèterai aucun des trois livres et il me reste quatre cents exemplaires du Brodsky à fourguer (il se vend bien merci).

 

Quel est donc l’intérêt de cette chronique sur Brodsky ? S’agit-il de se répéter d’un chroniqueur à l’autre ? Les livres ont-ils besoin de perroquets ? Gillybœuf est-il le perroquet de Brodsky ? Un traducteur n’est-il pas un artiste ? Pourquoi me demander un exemplaire d’un livre dont vous vouliez parler alors que vous n’avez rien à en dire ? Qu’est-ce qu’un livre sans désir ? Avez-vous été saisi par le côté « étrange, insolite » du projet ? Pourriez-vous nous en dire plus de deux mots ? Assumer pleinement une parole personnelle sans vous cacher derrière Borges et les poncifs que la critique lui prête ? Les livres intéressants sont ceux qui nous dépassent : ils sont plus grands que nous. C’est la règle. Au lieu de quoi, vos étroitesses prudentes : « La gouaille canaille, un brin shakespearienne » dont vous parlez témoigne surtout de votre lecture hâtive de l’ensemble ; elle est en plus déjà notée ici avec brio : « André Markovicz rend son Brodsky plus théâtral, shakespearien, à la douleur amère, gouailleuse

Qui voulez-vous faire connaître par vos pauvretés ?

Donner la parole aux intéressés aurait été moins fatigant et plus classieux.

Je n’ai pourtant pas perdu mon temps. J’ai eu le plaisir de retrouver les deux cibles précédentes de ce blog, réunies sur une même page : un vrai carton ! Figurez-vous que L’Hippocampe, scindant la prose hémiplégique de Gillyboeuf, offre à ses lecteurs un article d’Antoni Casas Ros sur un livre traduit et publié par Christophe Lucquin Éditeur. Quand on lit Casas Ros, on découvre Éric Bonnargent. Les deux semblent les mêmes. Aucun hasard dans l’édition, que des mauvaises rencontres. Je ne sais pas si le livre en question est viable ou non. Lisant l’extrait, le pronostique vital m’a semblé mal barré. Je dis que nos conceptions de la littérature sont irréconciliables et que ce journal aux tonalités mitigées m’en fournit une illustration synthétique : de notre côté, la volonté intransigeante de faire exister des livres inédits au-delà de la stature de l’écrivain publié ; de leur côté, le recyclage de la poésie la plus haute aux coûts d’impression les plus bas. La vérité monte d’un coup d’aile jusqu’au symbole.

Brouillons-nous vite avec ces gens.

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